Accord du participe passé : la règle, et les cas où le correcteur se trompe
L'accord du participe passé est probablement le point de grammaire française qui provoque le plus d'hésitations chez des gens qui écrivent pourtant très bien. Ce n'est pas parce que la règle serait obscure : elle tient en trois phrases. C'est parce que l'appliquer suppose d'analyser la phrase, d'identifier qui fait quoi, et de repérer un mot qui se trouve parfois très loin du verbe. Une machine sait chercher un mot dans un dictionnaire ; elle a beaucoup plus de mal à décider si un pronom est un complément d'objet direct ou indirect.
Reprenons la règle proprement, puis regardons précisément où un correcteur automatique perd pied — et pourquoi ce n'est pas un simple défaut de programmation.
Avec l'auxiliaire « être », l'accord suit le sujet
C'est le cas le plus simple, et celui sur lequel les outils se trompent rarement. Quand le participe passé est employé avec l'auxiliaire être, il s'accorde en genre et en nombre avec le sujet du verbe.
- Mes cousines sont arrivées ce matin. (sujet féminin pluriel : arrivées)
- Le colis est parti hier. (sujet masculin singulier : parti)
- Les portes seront fermées à 19 heures.
La règle vaut aussi pour le passif, où été reste invariable et où seul le participe qui suit s'accorde : Les dossiers ont été classés par ordre alphabétique. Le sujet est les dossiers, donc classés.
Un correcteur s'en sort ici parce que le sujet est presque toujours identifiable par la forme seule : il est devant le verbe, il porte les marques de genre et de nombre, et le lien entre les deux est mécanique.
Avec « avoir », tout dépend de la place du complément d'objet direct
Avec l'auxiliaire avoir, le participe passé ne s'accorde jamais avec le sujet. Il s'accorde avec le complément d'objet direct — le COD, c'est-à-dire ce sur quoi porte directement l'action — mais uniquement si ce complément est placé avant le verbe. S'il est après, ou s'il n'y en a pas, le participe reste invariable.
- Nous avons corrigé les épreuves. (le COD les épreuves suit le verbe : pas d'accord)
- Les épreuves que nous avons corrigées étaient illisibles. (le COD que, qui reprend les épreuves, précède le verbe : accord)
- Ces phrases, il les a relues trois fois. (le pronom les est COD et se trouve devant : accord)
- Quelles erreurs a-t-elle commises ? (le COD quelles erreurs est en tête : accord)
Attention à ne pas confondre le COD avec un complément introduit par une préposition, qui ne déclenche aucun accord : dans Il a téléphoné à ses sœurs, à ses sœurs est un complément d'objet indirect, et téléphoné reste invariable, même si on le tourne autrement : les sœurs à qui il a téléphoné.
Cas voisin, souvent oublié : quand le complément est repris par le pronom en, le participe reste invariable. Des fautes, j'en ai trouvé plusieurs.
Les verbes pronominaux : regarder ce que remplace le pronom
C'est ici que ça se complique, et c'est ici que la plupart des erreurs se logent. Un verbe pronominal se conjugue toujours avec être, mais l'accord ne se calcule pas toujours sur le sujet.
Premier groupe : les verbes qui n'existent qu'à la forme pronominale (s'enfuir, se méfier, se souvenir, s'abstenir). Là, l'accord se fait simplement avec le sujet.
- Elles se sont méfiées de lui.
- Ils se sont enfuis par la porte de service.
Deuxième groupe : les pronominaux réfléchis ou réciproques, où le pronom se représente quelqu'un. Il faut alors se demander si ce pronom est COD ou COI, exactement comme avec avoir. Le participe s'accorde avec le COD s'il est placé avant.
- Elle s'est lavée. (elle a lavé qui ? elle-même : se est COD, placé avant, donc accord)
- Elle s'est lavé les mains. (elle a lavé quoi ? les mains, qui est le COD et qui suit le verbe : pas d'accord)
- Les mains qu'elle s'est lavées étaient couvertes d'encre. (le COD que précède : accord)
Quand le pronom est complément d'objet indirect, il n'y a pas d'accord du tout. C'est le cas des verbes qui se construisent avec à : parler à quelqu'un, téléphoner à quelqu'un, succéder à quelqu'un, écrire à quelqu'un.
- Elles se sont parlé longuement. (parler à : pas d'accord)
- Ils se sont succédé à la direction.
- Elles se sont téléphoné hier soir.
- Ils se sont écrit pendant des années. — mais Les lettres qu'ils se sont écrites ont été publiées. (cette fois le COD que, mis pour les lettres, est devant : accord)
Enfin, quelques tournures figées restent invariables parce que le pronom n'y est pas COD : Elle s'est rendu compte de son erreur.
Le participe suivi d'un infinitif
Autre point délicat : quand le participe est suivi d'un infinitif, l'accord dépend de qui accomplit l'action de cet infinitif. Si le complément placé avant fait l'action, on accorde ; s'il la subit, on n'accorde pas.
- Les enfants que j'ai entendus chanter. (ce sont les enfants qui chantent : accord)
- Les chansons que j'ai entendu chanter. (les chansons ne chantent pas, elles sont chantées : pas d'accord)
- Les acteurs que j'ai vus jouer. / La pièce que j'ai vu jouer.
Deux exceptions utiles à retenir. Le participe fait suivi d'un infinitif reste toujours invariable : Les rideaux qu'elle a fait poser, Elle s'est fait mal, Ils se sont fait avoir. Et pour laissé suivi d'un infinitif, l'orthographe rectifiée admet l'invariabilité : Les enfants qu'elle a laissé partir est accepté, à côté de la forme traditionnelle accordée laissés.
Enfin, lorsque l'infinitif est sous-entendu après pu, dû ou voulu, le participe reste invariable : Elle a rendu tous les services qu'elle a pu.
Pourquoi un correcteur se trompe précisément sur ces cas
Un correcteur orthographique classique fonctionne d'abord sur la forme : il compare les mots à un lexique, puis vérifie quelques accords de proximité entre un déterminant, un nom et son adjectif. Ce mécanisme suffit pour l'auxiliaire être. Il ne suffit plus dès qu'il faut décider de la fonction d'un pronom, parce que cette fonction ne se lit pas dans la forme du mot : se s'écrit se qu'il soit COD ou COI. Pour trancher, il faut savoir comment se construit le verbe, donc comprendre le sens de la phrase.
Le meilleur test consiste à comparer deux phrases de structure rigoureusement identique qui demandent deux accords différents :
- Elles se sont succédé au poste. (succéder à quelqu'un : pas d'accord)
- Elles se sont suivies dans le couloir. (suivre quelqu'un : accord)
Rien, dans la disposition des mots, ne distingue ces deux phrases. Seule la construction du verbe fait la différence, et un outil qui n'en tient pas un inventaire fiable appliquera la même règle aux deux.
Même problème avec le couple Elle s'est lavée / Elle s'est lavé les mains : la décision d'accord se joue sur des mots qui arrivent après le participe. Un correcteur qui analyse la phrase de gauche à droite sans revenir en arrière n'a pas encore l'information au moment où il devrait décider.
Il y a pire : parfois, l'antécédent n'est même pas dans la phrase. Ces photos ? Je les ai retrouvées hier. Pour accorder retrouvées, il faut relier les à photos, qui appartient à une autre phrase. Cette résolution de référence est une opération de compréhension du texte, pas de vérification orthographique.
Et certains cas ne sont tout simplement pas décidables sans connaître l'intention de la personne qui écrit. Dans la liste des noms que j'ai vérifiée, on a vérifié la liste ; dans la liste des noms que j'ai vérifiés, on a vérifié les noms. Les deux phrases sont correctes, elles ne disent pas la même chose, et aucun outil ne peut deviner laquelle correspond à ce que vous vouliez dire.
Ce qu'on peut raisonnablement attendre d'un outil
Un correcteur reste très utile pour signaler les accords de proximité oubliés, les participes en -é confondus avec l'infinitif en -er, ou un participe employé avec être qui ne suit pas son sujet. Les outils fondés sur des modèles de langue font mieux que les anciens sur les pronominaux, parce qu'ils ont vu des milliers de phrases comparables et qu'ils reproduisent des régularités d'usage. Mais ils restent faillibles sur les constructions rares, sur les phrases longues où le COD est éloigné du verbe, et sur tout ce qui relève du sens plutôt que de la forme, comme le choix entre deux homophones également corrects.
La bonne méthode de relecture tient en trois réflexes. Repérer l'auxiliaire : être renvoie au sujet, avoir au COD. Chercher le COD en posant la question « qui ? » ou « quoi ? » juste après le verbe, puis vérifier s'il est placé avant. Pour un pronominal, remplacer mentalement se par un groupe nominal pour voir s'il faut une préposition : parler à sa sœur révèle un COI, donc pas d'accord. Ces trois gestes prennent quelques secondes et couvrent l'immense majorité des situations que le logiciel laissera passer.
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